Après un triptyque en studio de haut vol et un album live comme cerise sur le gâteau, les Polonais de Riverside étaient observés avec la plus grande attention. Enfin libérés d’un concept malgré tout nébuleux dont ils ont fait le tour, les portes étaient grandes ouvertes sur une nouvelle liberté et on peut raisonnablement écrire que le groupe en a profité. Sans doute influencés par la proximité de Dream Theater qu’ils côtoyèrent lors d’une tournée conjointe et par la nécessité de répondre à la demande d’un public friand de heavy métal, Riverside a durci le ton sans pour autant tomber dans la surenchère, les clichés ou la démonstration gratuite. Car sur le fond, la ligne esthétique est restée globalement la même : mélange harmonieux de rock métallique infusé à la dopamine, d’envols atmosphériques et de subtilités progressives (la section cuivrée jazzy totalement inattendue sur Egoist Hedonist en est un bel exemple), c’est bien du Riverside qu’on entend ici, incomparable dans la voie riche et personnelle qu’il s’est forgée au croisement de plusieurs genres et dans laquelle les spécialistes reconnaîtront, parmi les innombrables influences, un zeste de Dream Theater, un autre de Porcupine Tree, une basse vrombissante digne de Tool une guitare aérienne à la David Gilmour et, pourquoi pas, un orgue seventies au son Hammond trafiqué au « Leslie » dans la plus pure tradition d’un Jon Lord / Deep Purple. Le concept central traite cette fois du stress lié à un mode d’existence contemporain dans lequel tension, pression et hyperactivité font bon ménage. Plus agressive, la musique est donc parfaitement en phase avec le message porté par les textes. Ce quatrième album en studio qui dure exactement 44 minutes et 44 secondes (faut-il y voir un obscure symbole ?) se veut ainsi une image en haute définition des tracasseries imposées par la vie moderne. S’expliquant probablement par un changement de studio et d’ingénieur, le son a également acquis une autre dimension, toujours aussi chaleureux, mais plus profond, plus dense et porteur d’une gravité nouvelle qui va comme un gant à une vision somme toute assez sombre de la condition humaine au temps de l’électronique. Une fois encore confiée au talentueux Travis Smith, la pochette a, elle aussi, changé de style : plus énigmatique, elle se rapproche indéniablement de l’univers graphique ambigu d’un Steve Wilson tout en illustrant à la perfection le sujet traité. Ce shift dans l’approche musicale et stylistique de Riverside marque un nouveau départ : celui qui conduit à une carrière internationale de très haut niveau. Rutilant, pêchu, concis et varié, Anno Domini High Definition a la classe des plus grands disques d’hier et de demain et, à lui seul, il vient de déplacer le centre de gravité du rock progressif novateur un peu plus à l’Est.
Chronique "DragonJazz"
